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Une lettre si émouvante : celle d'un martyr de Vingré originaire d'Ambierle

Ce 27 février était commémoré le centenaire de la réhabilitation des Martyrs de Vingré à Ambierle.


Le 27 novembre 1914, l'armée française subit une attaque inopinée de la part des troupes allemandes. A la suite d'un bombardement de deux heures, le sous-lieutenant Paulaud donne l’ordre à ses troupes de se replier dans la seconde tranchée, dite de résistance, située 200 mètres à l'arrière, mais certains soldats français sont faits prisonniers par les Allemands. Ces poilus sont alors accusés d'« abandon de poste en présence de l’ennemi ». On évoque comme sanction huit jours supplémentaires à passer en première ligne mais le général de Villaret, commandant du 7e corps d'armée, souhaite faire un exemple comme le colonel Pinoteau, président de la cour martiale et commandant du régiment, qui lui souhaite voir fusillés tous les soldats impliqués. Le 3 décembre, le conseil de guerre spécial du 298e RI, à l'issue d'un tirage au sort, désigne six d'entre eux qui sont fusillés pour l'exemple le 4 décembre 1914.


Originaires d'Ambierle, Jean Blanchard et Francisque Durantet sont fusillés à Vingré le 4 décembre 1914. Jean Blanchard avait trente-quatre ans. Il a écrit cette lettre à son épouse Michelle la veille de son exécution. Il a été réhabilité le 29 janvier 1921.


3 décembre 1914, 11 h 30 du soir

Ma chère Bien-aimée, c’est dans une grande détresse que je me mets à t’écrire et si Dieu et la Sainte Vierge ne me viennent en aide c’est pour la dernière fois, je suis dans une telle détresse et une telle douleur que je ne sais trouver tout ce que je voudrais pouvoir te dire et je vois d’ici quand tu vas lire ces lignes tout ce que tu vas souffrir ma pauvre amie qui m’es si chère, pardonne-moi tout ce que tu vas souffrir par moi. Je serais dans le désespoir complet si je n’avais la foi et la religion pour me soutenir dans ce moment si terrible pour moi. Car je suis dans la position la plus terrible qui puisse exister pour moi car je n’ai plus longtemps à vivre à moins que Dieu par un miracle de sa bonté ne me vienne en aide. Je vais tâcher en quelques mots de te dire ma situation, mais je ne sais si je pourrai, je ne m’en sens guère le courage. Le 27 novembre, à la nuit, étant dans une tranchée face à l’ennemi, les Allemands nous ont surpris, et ont jeté la panique parmi nous, dans notre tranchée, nous nous sommes retirés dans une tranchée arrière, et nous sommes retournés reprendre nos places presque aussitôt, résultat : une dizaine de prisonniers à la compagnie dont un à mon escouade, pour cette faute nous avons passé aujourd’hui soir l’escouade (vingt-quatre hommes) au conseil de guerre et hélas ! nous sommes six pour payer pour tous, je ne puis t’en expliquer davantage ma chère amie, je souffre trop, l’ami Darlet pourra mieux t’expliquer, j’ai la conscience tranquille et me soumets entièrement à la volonté de Dieu qui le veut ainsi ; c’est ce qui me donne la force de pouvoir t’écrire ces mots, ma chère bien-aimée, qui m’as rendu si heureux le temps que j’ai passé près de toi, et dont j’avais tant d’espoir de retrouver. Le 1er décembre au matin on nous a fait déposer sur ce qui s’était passé, et quand j’ai vu l’accusation qui était portée contre nous et dont personne ne pouvait se douter, j’ai pleuré une partie de la journée et n’ai pas eu la force de t’écrire, le lendemain je n’ai pu te faire qu’une carte ; ce Notre-Dame de Fourvière à qui j’avais promis que nous irions tous les deux en pèlerinage, que nous ferions la communion dans notre église et que nous donnerions cinq francs pour l’achèvement de sa basilique, Notre-Dame de Lourdes que j’avais promis d’aller prier avec toi au prochain pèlerinage dans son église pour demander à Dieu la grâce de persévérer dans la vie de bon chrétien que je me proposais que nous menions tous les deux ensemble si je retournais près de toi, ne nous abandonneront pas et si elles ne m’exaucent pas en cette vie, j’espère qu’elles m’exauceront en l’autre. Pardonne-moi tout ce que tu vas souffrir par moi, ma bien-aimée, toi que j’ai de plus cher sur la terre, toi que j’aurais voulu rendre si heureuse en vivant chrétiennement ensemble si j’étais retourné près de toi, sois bien courageuse, pratique bien la religion, va souvent à la communion, c’est là que tu trouveras le plus de consolation et le plus de force pour supporter cette cruelle épreuve. Oh ! Si je n’avais cette foi en Dieu en quel désespoir je serais ! Lui seul me donne la force de pouvoir écrire ces pages. Oh ! Bénis soient mes parents qui m’ont appris à la connaître ! Mes pauvres parents, ma pauvre mère, mon pauvre père, que vont-ils devenir quand ils vont apprendre ce que je suis devenu ? Ô ma bienaimée, ma chère Michelle, prends-en bien soin de mes pauvres parents tant qu’ils seront de ce monde, sois leur consolation et leur soutien dans leur douleur, je te les laisse à tes bons soins, dis-leur bien que je n’ai pas mérité cette punition si dure et que nous nous retrouverons tous en l’autre monde, assiste-les à leurs derniers moments et Dieu t’en récompensera, demande pardon pour moi à tes bons parents de la peine qu’ils vont éprouver par moi, dis-leur bien que je les aimais beaucoup et qu’ils ne m’oublient pas dans leurs prières, que j’étais heureux d’être devenu leur fils et de pouvoir les soutenir et en avoir soin sur leurs vieux jours, mais puisque Dieu en a jugé autrement, que sa volonté soit faite et non la mienne. Au revoir là-haut, ma chère épouse.

Jean


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